Une tragédie en mille morceaux

 Le Voyage de Traduire / Dominique Grandmont.- éd. Tarabuste,1997

Hommage à Ritsos prononcé le 17 avril 1991 à l’Institut français d’Athènes, repris dans Europe, 1993

 

Nous sommes réunis ce soir pour rendre simplement hommage à — pour beaucoup d’entre nous, notre ami— Yannis Ritsos, pour évoquer l’homme qu’il était et qu’il reste, oui, et parler du poète que nous ne faisons, à mon avis, que commencer à découvrir. Je ne me réfère pas à l’immensité de l’œuvre qui est comme une « comédie humaine » ou une tragédie en mille fragments et morceaux dont chacun, dans son éclat, la contiendrait ou la transfigurerait toute. Je ne parle pas de ces gammes silencieuses de l’écriture quotidienne, qui représentent, en lettres presque monastiques, des variations à l’infini sur le même thème et constituent un art achevé de la fugue et du contrepoint. « S’ils me lisaient, ce ne sont pas des fleurs », me disait-il un jour, « mais des pierres qu’ils me lanceraient. » Comment mieux souligner l’ambiguïté de la parole poétique, dont le secret consiste à dire ce que tout le monde sait déjà et qu’on oublie, qu’il faut oublier pour vivre, en même temps que cet oubli peut régénérer tous les crimes. Entre la folie du rêve pour le rêve ou celle du langage pour lui tout seul, Yannis Ritsos nous démontre que « ce qui n’existe pas existe », et que la vraie vie n est à nous qu’au prix de la séparation, celle du seuil ou de la fenêtre — où le dehors vient de l’intérieur, celle de l’exil ou de la tombe, où la parole des disparus renaît parfois dans notre bouche pour faire, non pas du passé ou de l’avenir, mais du présent une utopie. La simplicité de chaque geste, par exemple boire un café, — ou l’après-midi où j’écris ce texte, celle de l’enfant aveugle qui suit son père, lui-même aveugle, pour apprendre à marcher dans la rue — et je vois encore ses doigts légèrement écartés, ses pieds mieux assurés déjà dans leur incertitude — la réalité du désir comme la familiarité de l’acte, Yannis Ritsos a tout fait pour qu’elle soit entière comme la nudité des mots, dans l’idée de les assumer jusqu’au bout et sans rien éluder de leur signification. Parce que les mots, voyez-vous, viennent de plus loin que nous et nous conduisent au-delà de tout. Ils viennent du plus profond des siècles, ils ont leur propre mémoire qu’il nous faut leur rendre, et ce n’est pas trop d’un poème pour les amener, sans les forcer, à nous parler encore une fois. Ces mots qui ont déjà tout dit, et qui se sont tus, comme on dit. Mais qui résonnent jusqu’au fond de la page la plus blanche. je pense à toi, Yannis, le jour où tu as entendu l’écho de ce premier mot grandir dans le théâtre de ta poitrine et de celle de tes camarades, ceux qui croyaient à la résurrection des mondes et ceux qui voulaient aussi libérer les étoiles. Je pense à toi, Yannis, quand ces mots comme des coups frappés à une porte faisaient sursauter, le soir, les hommes du village endormis sur les tables, ou quand tu as vu l’un d’entre eux, en haillons, se baisser à minuit sur la place pour ramasser un mégot sans rien perdre de sa dignité. Ni la ruine ni la folie ne peuvent rien contre celui dont les mots ont fait depuis longtemps leur héritier, et nul recours contre celui qui a goûté à leur liberté.

Nous faisons des choses dans  la vie : ce peut être le pain, la musique, ou des rainures, tu le sais bien, dans le bois sculpté d’un escabeau. Ce peut être la propreté d’une maison, l’éclat de la plus haute danse ou ces mots qu’on met dans les livres. Je pense à toi, Yannis, quand tu songeais à ce qui allait être ton premier livre, quand le tramway qui passait dans la rue secouait les plafonds et les murs de ta chambre, et que tu te souvenais, sur l’île, à deux pas du phare où tu t’étais réfugié, du petit chantier naval abandonné sous la pleine lune. Menuiserie en plein air, plutôt, et ce n’est pas un vain mot d’en parler. Non, rien sans les mots n’est possible, et tellement d’oiseaux gazouillaient alors dans les arbres que l’on comprenait presque ce qu’ils voulaient dire, comme on croyait lire, au bas des rochers, des lettres qui se défaisaient sur les vagues au moment de les déchiffrer. Et toi, Grèce, n’as-tu pas toujours su écouter tes filles et tes fils ? Celles ou ceux dont ta langue était au même instant la leur ? Celles ou ceux dont les mots ont pris jusqu’ aujourd’hui la voix? Ne les as-tu pas reconnus dans le silence de tes midis? Ne leur as-tu pas crié leur nom, ne leur as-tu pas crié ton nom ? O syllabes abrégées comme par un plongeon, n’est-ce pas cela, la poésie, cette fraîcheur des corps qui trouve asile dans les pages tournées par le vent des années, carnets posés sur les genoux ou enterrés dans une boîte de biscuits, cette deuxième saison des phrases qui, prête à s’arrêter, ne cesse de battre dans nos cœurs ? Et l’univers a beau organiser chaque jour sa propre renaissance et sa propre disparition. Il a beau s’appeler le destin, et nous séparer d’emblée de nos mères, de nos frères. Je pense à toi, Yannis, quand tu n’as pas voulu qu’ils vivent dans des lits de terre ou de journaux, quand tu t’es dit pour la première fois qu’il fallait changer les choses, quand les banderoles de leurs manifestations, appuyées contre le mur, retombaient tranquillement dans l’ombre, et qu’eux un peu plus loin se reposaient vivants dans la cendre du chemin. Je pense à toi quand je vois un tonneau de métal peint en jaune, ou quand à travers les lauriers, près d’un passage à niveau, me fait mal un sourire d’enfant dont l’Histoire a gâté les dents. C’est aussi simple que cela. La justice n’est pas facile, pourtant elle se calcule sur les doigts de la main. La justice n’est pas possible, mais d’y renoncer est déjà un crime. L’amour seul est à même de nous dispenser d’en parler.

N’est-ce pas cela, la poésie ? Ne parler que de ce qui reste, ne parler que de ceux qui restent, en évitant de les nommer ? Je pense à toi, Yannis, comme au poème qui reste à dire à tous ceux qui ne sont pas nés, qu’il ne s’agit pas de consoler ni encore une fois de faire marcher, parce que l’essentiel, autant qu’intangible, est à portée de leurs mains, parce que le principal est en eux et ne les quittera jamais. Tu en as scandalisé plus d`un, Yannis, en disant que tu n’avais rien à dire, en désacralisant les mots qu’il nous faut pour faire semblant du contraire. Tes poèmes sont des statues sans estrade ou qui ont disparu dans la rue qui les a vu naître, matériels et prosaïques, dans le passage sous la voie de chemin de fer ou les cris des enfants dans l’école d’à côté. Tes poèmes ont les muscles de ceux qui leur ont donné corps. Ils ont ce temps de retard que prennent dans nos mémoires les cheveux dénoués d’une femme, ou dans un sac de plastique rose, à la sortie du marché, des haricots verts frais. Les nerfs sont usés, nos perceptions sont archaïques, c’est le printemps qui est une provocation, et la poésie qui est une revanche générale, même pour les morts qui ne ressuscitent pas, mais qui existent. Quelle tâche plus urgente que d’humaniser cet anonymat, où ce qui nous sépare est déjà ce qui nous unit, où la corde tendue de la parole ancienne est le fil même auquel nous pouvons confier nos pas ?

Je pense à toi, Yannis, dans cette solitude accordée au monde, où le funambule lui aussi conquiert son horizon sur le silence. Je pense à toi, bien sûr, à cause de ces valises de toile suspendues à la corde à linge, dans le jardin, à cause de ces stades de banlieue et des magasins de sanitaire très éclairés, la nuit, parce que rien n’est plus triste que ce blanc de la céramique. Je pense à toi, c’est vrai, à cause de ce canari qui, à force de te parler, et de venir se percher sur ton épaule pour picorer des graines au coin de la bouche, t’empêchait de travailler. Mais dans ma banlieue aussi l`on trouve des trains, des parkings, et les entrepôts des grossistes en matériel électrique. Le soleil n’est pas ce qu’on raconte. Il garde ce qu’il met à jour. Pour plus tard et toujours. Il faut écrire plus vite que lui. Avant ou malgré les images. Je pense à toi, Yannis, quand la phrase s’arrête ã chaque ligne, et que ce sont les interruptions, justement, qui assurent la suite, de même que ce sont les épreuves qui donnent un sens à la vie.

On n’en finit pas de le comprendre. Le chemin est long vers l’exil. Tu l’avais remarqué, autrefois : il n’y a plus rien après les îles. Juste quelques pierres sculptées par l’ombre, où souligner à l’encre noire les visages de la légende, la tranquillité d’un nuage. La silhouette absolument naturelle des gardiens. Je pense à toi, Yannis, quand je ne suis pas là où je suis, ou pas là où je devrais être, parce que la réalité se met å traduire simultanément notre rêve, comme s’il n’y avait plus qu’une langue pour deux et une langue pour tous. Parce qu’il pleut dans les chambres ouvertes de nos souvenirs, et que le poème surgit à la fois d’hier et d’ici, de lui-même et d’ailleurs. Parce qu’écrire est une façon d’en appeler à tous en ne s’adressant à personne, et que l’expérience littéraire est une forme de la relativité, non seulement des nombres, mais des lettres et sûrement du sens. Celui de l’Histoire non plus n’est pas celui qu’on croit. Nous n’avons pas à marteler des contrevérités, ou à être plus loyalistes que la loi. C’est le peuple dont il faut que l’honneur soit sauf et la vie libre. Et ce rêve, il n’en a pas d’autre, même si le pain, le travail et l’éducation ne sont le monopole de personne ou d’aucune église, d’aucune société, à laquelle il n’ait pas d’abord consenti. Oui, je pense à toi, Yannis, quand je vois le regard de ces hommes attentifs, ou décidés, quand je vois chaque jour les femmes remonter le sentier de la résurrection vers les quartiers du monde, ou l’arrêt d’autobus, le soir après le travail. Il y a de ces pactes avec la terre, beaucoup de printemps à préparer, de ces chutes qui nous relèvent. L’horizon grec est avec nous, Yannis, les racines soulèvent les trottoirs. Les silhouettes écrivent ton nom sur la page retrouvée des murs. La vie te garde, la vie t’attend. Cette vie que tu as essayé, jour après jour, de nous donner. C’est pourquoi nous repartirons les premiers tout à l’heure, peut-être seuls, peut-être pas. Les fleurs, je ne sais plus si ce sont des glycines ou du jasmin. Le bruit des pas sur le marbre des escaliers, celui d’une femme en noir ou d’un lycéen en retard. De toute façon, les couleurs habitent l’invisible. Les paroles sont devenues des reflets sur les vitres. Ou est-ce un chat qui traverse avec précaution la rue, et le silence est comme une ombre accompagnant, pour la saluer, la voix qui monte d’une cour, et tu vois tout le ciel sur les fenêtres fermées pour un autre voyage. Mais tu es là, Yannis, dans cette humanité dont, c’est vrai, les pas nous importent autant que les nôtres — ou ceux qui, après nous, traceront leur empreinte passagère sur le gravier muet d’un après-midi ordinaire. La parole, je le disais tout à l’heure, est aussi simple, aussi nécessaire que la respiration. La poésie est cet après de toutes les dictatures, ce contraire avéré de nos peurs et des auto-censures, cet aveu qui nous rend chaque fois plus légers.

Yannis Ritsos nous a montré qu’avoir confiance dans le monde est aussi une façon d`avoir confiance en nous- mêmes, c’est-à-dire d’aller jusqu’au bout de notre temps propre et de notre époque, en sachant les conduire à leur terme et les restituer intacts à leur désir le plus ancien, quelle que soit la route suivie, parce qu’il y a plus d’un sentier pour atteindre ou longer le sommet des collines, là où le soleil s’avance masqué pour nous remettre ses miroirs, et où l’éblouissement est le plus proche de la découverte. Alors seulement nous partirons pour retrouver la promesse dans la nuit, et dans chaque mot les profondeurs de la terre. Alors rejoindrons-nous peut-être l’avenir entier en nous-mêmes, nous qui sommes enfermés vivants dans toute silhouette vue. Et nos corps, eux, prendront la démarche de ces inconnus qui n’ont pas d`autre issue que l’œil ou la mémoire des autres.

Yannis Ritsos nous a montré qu’au fond de notre solitude, il y a les autres, et qu’ils ne sont pas extérieurs aux choses. Ou mieux : il nous a fait comprendre que l’extérieur se trouvait à l’intérieur de l’intérieur, et que c’était à nous de le montrer. Nos frères d’autrefois et nos sœurs ne sont plus là pour le faire, et de toute façon, au moment de franchir le seuil, de pénétrer l’interdit du langage et de la matière, nous n’avons plus ni frère ni sœur. A cet instant nous sommes les fils de nos enfants autant que les pères de nos pères, et il importe peu que nous prenions quelqu’un pour ce qu’il voudrait être, puisque l’homme est parfois la preuve à donner de son rêve, l’avance à payer par le temps pour au moins entrer dans l’espace. Les poètes ne disent rien d’autre : chaque regard est une statue virtuelle où ce qui s’achève est l’amour des divinités ancestrales, non pas pour les ensevelir dans le tombeau ingrat de nos têtes, mais pour les délivrer de la mort, et pour nous rappeler ce que le jour attend de nos yeux depuis qu’il nous fut donné de les ouvrir, ce que l’espace veut dire ou articuler dans nos bouches depuis l’instant où nous fut donnée la parole. Les choses vont si vite qu’il faut toute une vie pour les vivre, et toute une vie pour les écrire. Et ces deux vies-là n’en font qu’une, et ne sont pas l’affaire d’un seul. C’est pourquoi je disais en commençant, et en prononçant le nom de Yannis Ritsos, que nous allions évoquer l’homme qu’il était, et qu’il reste.

Du grec au français, ou dans toutes les langues au travers desquelles il a su faire entendre la sienne, Yannis Ritsos est en effet celui par qui la poésie nous vient encore aux lèvres et aux oreilles, pour briser les chaînes de la fatalité en assumant les conséquences de nos destinées, à moins que ce ne soit pour annoncer la fin de notre inexistence par la multiplication des temps. Écrire est cette épreuve, par où toute la parole nous est révélée, quand le travail s’oublie dans l’art, et que la matière la plus nue se fait esprit, force et beauté. Que ce soit en leur nom, et par nous tous ici, que le poète soit remercié.

%d blogueurs aiment cette page :