Le soleil ou la mort en face

 Le Voyage de Traduire / Dominique Grandmont.-  Dumerchez, 1997

Lactivité spécifique des poètes, à la manière des hommes de science ou des musiciens, n’a-t-elle rien à voir, comme on l’entend dire souvent, avec la hiérarchie peut-être sanglante des valeurs, non seulement morales ou esthétiques, mais tout simplement politiques ?

Cette question n’est pas aussi naïve qu’il y paraît. Moins un pouvoir est reconnu, plus il se sent menacé jusque dans ses légitimités les plus évidentes, plus s’accentuent, comme on le voit, les répressions de tous ordres, plus la tyrannie démasquée suscite délibérément d’inquiétudes, et plus les maîtres à penser cherchent à entraîner ceux qui leur sont subordonnés, agents ou non, valets ou non, membres ou non de l’opposition, dans leur propre décadence présentée comme inéluctable, quand elle ne relève pas du «déclin biologique de l’espèce» !

Une crise comme celle où nous entrons est une guerre des nerfs à grande échelle, avec ses petits vainqueurs et ses grands vaincus, ses trafiquants d’avenir et ses fabricants de passé. Elle ravive les plus anciens conflits entre l’être, ce laissé pour compte, et le devenir qui surgit de lui, entre le pouvoir, qu’il faut prendre, et la liberté, qu’il faut conquérir.

Même à leur insu, les poètes travaillent dans cet espace-là de synthèse, ce lieu géométrique de contradictions parfois explosives, mais ni l’articulation, les niveaux et les dimensions de leur travail ne sont vraiment les mêmes que dans la vie sociale ou politique. Cela de quelque horizon qu’ils soient et même s’il existe, en pratique, une poésie d’intervention directe voisine du manifeste.

Qu’il s’agisse en effet, sous couvert d’efficacité ou de réalisme, de reproduire avec plus ou moins de relief telle ou telle évidence, telle explication forcément simplifiée des choses ou des slogans qui ont leur justesse ponctuelle propre, et de les propager artistiquement peut constituer une attitude noble ou servile (ou absolument nécessaire) au choix, question de conjoncture ou de point de vue. C’est toujours une défaillance, parfois involontaire, parfois calculée, de l’écrivain. Les critères employés pour en juger sont, dans ces cas-là, rapportés, appliqués mécaniquement du dehors. Le résultat obtenu demeure hétéroclite au lieu d’être complexe, troublant et libérateur. La ressemblance entretient la confusion : on cède avant la lettre et la littérature, ce concept fragile, disparaît.

Il y a des gens qui ne s’en plaignent pas. Une forte tradition pousse à donner pour œuvre la matière brute, et pour chef-d’œuvre le demi-fini. Peu nombreux sont choqués par la confiscation de la parole au profit du petit nombre, la répétition religieuse ou militaire, de toute façon vertigineuse, des vérités établies ou des vraisemblances.

À ceux dont le souci reste d’écrire — noble et dérisoire amalgame de conformisme et de rébellion — la manie reste bien ancrée de demander leur avis sur tout et sur rien, de les interroger sur leurs goûts (leurs habitudes), leurs sentiments et leurs idées; c’est-à-dire de les interroger toujours à côté, comme s`il s’agissait pour eux d’imposer leur vision des choses en tant que personne, et de tenir, cela se fait, des propos dignes du meilleur café du Commerce. Pour peu qu’ils déraillent, il ne sera pas difficile de leur rappeler le plus justement du monde qu’ils ne sont pas qualifiés, de les rappeler à l’ordre, et à la décence, après les avoir enfermés dans l’alternative, par excellence aliénante, de n’être que des individus qui ne représentent qu’eux-mêmes ou des porte-parole muselés par leurs responsabilités.

Mais croire, à l’inverse ou de même, qu’il suffit de toucher au langage ou de dire n’importe quoi pour changer le monde (ou de tourner le dos au[x] consensus), que le délire verbal ou des feux d’artifice d’images suffisent ã délivrer du mal ou å délivrer l’écriture, c’est ne chercher qu’un soulagement passager ou s’arrêter plus ou moins frénétiquement à son plaisir, c’est la politique de la bouteille à la mer, et surtout —le jeune Élytis a très bien pressenti le danger — ce peut être laisser la liberté aux ennemis de la liberté.

Écrire dans ce cas, c’est laisser aux autres, par paresse ou par réticence personnelle, le soin de faire tout le travail de lecture, d’application pratique et d’insertion sociale, c’est parfois être utile, mais indirectement et même à son corps défendant, c’est laisser en tout cas l’évidence de l’heure, la mieux fondée soit-elle, occuper tout le terrain, y compris celui qui n’est pas le sien.

C‘est aussi tourner le dos, sous le couvert de l’art et de la recherche formelle, à un certain affrontement dialectique, fondamental, avec les pesanteurs qui, jusqu’en nous-mêmes, accompagnent le mouvement historique.

C’est là aussi céder à l’effet de mode. C’est une fois de plus s’arrêter à mi-course. Ou bien, échaudés par les vicissitudes de l’histoire, les artistes y regarderaient à trois fois avant d’écrire. On résoudrait radicalement les contradictions sur le papier. Sous prétexte que le langage est réactionnaire par essence, la révolution se ferait en le bousculant, en le rendant irrécupérable, méconnaissable, donc impossible à reproduire. Sous prétexte d’idéalisme indélébile, il ne resterait qu’à se taire sous peine de se tromper. Sous prétexte que les mots n’ont pas la mobilité des choses, ou pour retrouver la réalité fugace sous le langage univoque, il faudrait renoncer à intervenir å partir du langage courant.

D’enjeu de lutte qu’il était, le symbole devient signe, le sens accidentel, les vérités facultatives. L’art ainsi libéré devient plus aisé que la critique. Il est tout à fait autonome, mais même par désespoir ou désir de compensation, c’est restaurer l’individu dans son vieux cadre d’or, dans son superbe isolement, ou privilégier de manière quelque peu technocratique la nécessaire question de l’outillage. La lettre ici prime le code, la syntaxe est toute la phrase, et les mots continuent à remplacer les choses. Le processus s’enraie dans une bataille de procédures. La concurrence ne porte plus que sur les procédés.

Ces dangers, les deux grands poètes contemporains que sont Élytis et Ritsos les ont certes aperçus. Chacun à sa manière a cherché à les éviter, même si d’un tel piège on ne sort jamais que sur la corde raide. Plaquer la réalité sur un texte ou projeter sur elle un texte sont les deux revers de la même monnaie : que l’imagination soit stoppée ou qu’elle fonctionne ã vide revient au même. 

La schizophrénie de l’art répond à la paranoïa du pouvoir, et peut-être est-il temps de renvoyer dos à dos les théories de « l’art-pour-le-peuple » et de « l’art-pour-l’art « , qui sont deux façons de dire que la vérité, c’est ce qu’on croit, et qu’il suffit de le croire ou de l’énoncer pour que ce soit vrai.

Au contraire, c’est le réel, l’indicible réel qu’un poète joue toujours contre la réalité établie. L’art en cela, quand il existe, n’est pas réactionnaire : c’est bien en cela qu’il dérange. Il dit simplement que le monde est toujours en retard sur lui-même, il travaille dans ce retard. Les « métamorphoses de l’art » appellent les changements du monde réel, elles lui sont organiquement et contradictoirement liées, elles modifient (à temps ou non) notre perception de ce monde réel. La fonction du langage n’est pas ici de dire les choses comme on s’imagine qu”elles sont, ou de refléter ce qu’on appelle la réalité. Non point trompe-l’œil, mais réplique. La fonction du langage est objectivement subversive, elle est à chaque instant de se mettre en cause et en jeu. Ce n’est pas non plus suffisant pour être révolutionnaire, de même qu’il n’est pas suffisant d’être révolutionnaire pour être opérationnel.

Car écrire reste une étrange affaire. C’est encore et toujours l’autre plateau de la balance, c’est encore et toujours faire l’histoire du présent, tenir compte de tout, y compris de ce qu’on ne sait pas encore, y compris de ce dont on n’a pas eu le temps de tenir compte. C’est toujours une urgence, même si cette urgence n’est pas tangible. C’est surtout s’impliquer soi-même, entre le risque de l’autocensure et le danger de l’autocritique.

Grand poète celui qui en fait le plus. Non pas celui qui en rajoute, mais celui dont la conscience est la plus aiguë, celui qui est le plus inquiet du monde dans lequel il vit, celui qui, ce faisant, est amené à opérer la plus vaste synthèse et la plus diversifiée, à rêver et à voir, fût-ce de manière fragmentaire, stupéfiante ou analogique, le soleil et la mort en face, celui dont le projet de dire est le plus véritablement à l’œuvre, celui qui sort enfin de ses propres limites.

Au lieu d’opposer les poètes en fonction de leurs opinions politiques ou philosophiques, en fonction de la méthode qu’ils suivent, ou qu’ils emploient, mieux vaudrait s’occuper de ce qu’il peut y avoir de commun dans leur démarche, mieux vaudrait écouter ce qu’ à force de mémoire, parfois à force de silence ils disent.

Or voici un exemple d’aujourd’hui, un exemple d’actualité, qui n’a rien à voir avec les rivalités, dramatiques autant que spectaculaires, qui opposeraient deux équipes de football : on se demande souvent ces temps-ci, avec une pointe d’inquiétude ou de doute, lequel justement d’Élytis ou de Ritsos est le plus grand poète et, plutôt que de se dérober à une question qui revient avec insistance, en disant qu’il n’y a pas de grands ou de petits poètes, mais des poètes, un point c’est tout, il fallait essayer de définir le moins arbitrairement possible une échelle, avant de se risquer à parler de valeur.

Dans le cas de ces deux poètes, la question posée n’est sans doute pas la bonne : tous les deux auront tenté, par des moyens différents, d’aller le plus loin possible, tous les deux auront affronté les risques du métier, Élytis poète de l’être, Ritsos celui du devenir, Élytis en nommant jusqu’à l’incantation les choses, Ritsos en les faisant renaître du sein de leur propre mort.

 L’un Orphée, mais sauvage, rival du Créateur; l’autre dans la cité : Tisérias, Homère, Oedipe même, ces grands témoins aveugles aux yeux intérieurs. L’un voyant dans l’injustice le prix à payer pour la liberté, l’autre payant de sa personne du fond des geôles de l’Histoire. 

Soyons clairs : suffit-il qu’Élytis, poète antifasciste déclaré, blessé lors de la Seconde Guerre mondiale sur le front italien d’Albanie, mais directeur des programmes de la Radiodiffusion après l’invasion anglo-américaine et en pleine guerre froide (mis à part un long voyage d’études et d’agrément au moment même où Ritsos, et tant d’autres avec lui qui étaient loin d’être des extrémistes, se trouvait déporté et enterrait clandestinement ses poèmes dans des boites de biscuits dans une atmosphère de fin du monde, dans les îles désertes où ne survivaient que le vent et les rats), suffit-il qu’Élytis s’accommode plus ou moins bien de l’ordre ancien des choses, cet ordre aujourd’hui qui fabrique d’avance ses propres révolutions, pour que sa poésie et son travail soient disqualifiés ? Suffit-il qu’il ait écrit « la poésie »est asphyxiée par la politique » ou que « la facilité est un chiffon rouge » pour seulement le croire sur parole ou pour retomber, aussitôt, dans l’excès qu’il dénonce ?

D’autres que Ritsos ont, dans les camps de concentration et pas seulement en Grèce, écrit des poèmes ou laissé des témoignages qui n’étaient pas tous optimistes – et qui n’étaient pas tous excellents ; d’autres qu’Élytis ont, sur des chevaux de bataille aussi déplumés, laissé des œuvres moins prestigieuses quant aux défis qu’elles nous lançaient.

Ces défis, quels sont-ils ? Héritier des ambitions d’héroïsme et de surhumanité qui étaient celles d’un certain XIX” siècle romantique, d’un certain élitisme affiché, tempéré d’un mélange ici qui n’est pas récent de sensualité païenne et de pureté chrétienne, d’une sorte d’anarcho-traditionnalisme qui ne dérange au fond personne, Élytis nous rappelle que la biographie participe d’une œuvre sans parvenir en rien à l’expliquer, car l’œuvre est comme une deuxième existence de l’artiste et elle fait partie de sa biographie. La définition des dictionnaires est rarement adéquate.

Car rien de plus éloigné de lui que cet aplatissement, sous le rouleau compresseur de l’égalité nouvelle, des personnalités, des particularismes, des manières réelles de parler, de penser et de se vêtir, des manières de rester malgré tout soi-même. Cet espéranto bâtard, cette sensibilité mercantile qui cherche à établir son règne, ce discours perpétuel au consommateur qui fait du slogan publicitaire l’authentique poésie moderne, cette intolérable impression de n’être au monde que toléré ne sauraient remplacer la liberté d’hier, dont il ne veut pas croire qu’elle ait disparu avec sa légende.

Pour Élytis comme pour Ritsos, l’esthétique est le contraire de l’anesthésie, et l’art n’est pas chargé d’oblitérer la vue que nous avons des choses. Au contraire, il débouche nécessairement sur une éthique nouvelle ou, en tout cas, il le devrait.

S’il y a pourtant, chez Élytis, un mélange d’amertume et de nostalgie dont on ne trouve pas trace chez son contemporain et voisin Ritsos (Élytis est son cadet de deux ans et ils habitent à moins d’une heure l’un de l’autre), on constate chez les deux poètes, et c’est là qu’ils échappent à leurs laudateurs, la réanimation, quasi technique, d’un sens religieux libre de toute croyance et qui est le contraire de tout moralisme, une remise en question de l’humanisme qui n’est pas un simple retour au passé. Il y a chez eux de l’avenir retrouvé, une pensée grecque qui tend à se dégager des modèles imposés par la Renaissance, comme des modèles de la pensée socratique investis par les gens de pouvoir, toutes tendances confondues.

Entre les mythes d’hier et la réalité d’aujourd’hui, Élytis et Ritsos, qui ne sont pas si éloignés qu’on croit des «  nouveaux philosophes », cherchent une voie qu’ils veulent nouvelle, opèrent une manière de recentrage poétique. Ils demandent « un peu de cœur pur pour l’impossible. »

Car la république du plaisir sans joie, capable de gaver sans nourrir, d’exacerber l’état de manque, et d’asservir jusqu’au rythme, s’est approprié aussi le rationalisme. Positiviste, laïque et obligatoire, l’étalage de la «consommation» fictive ou l’étalement des vacances, qui remplace très ingénument la destruction des loisirs, le conformisme industriel lui-même, arboré dans tous ses états, en même temps qu’ils nous rendent semblables nous éloignent les uns des autres.

Évidences premières, dira-t-on. Mais au sortir de cette longue tension froide où s’est arrêté pour trois décennies l’univers, le premier réflexe d’Élytis est apparemment de revenir sur ses pas. Et de considérer la «guerre idéologique» comme une diversion. Cet homme à la Saint-John Perse « à qui n’a manqué ni le pain ni l’amour ni le voyage « , pour qui « le soleil est premier « et l’éveil au monde inimaginable de beauté, se replie sur la citadelle de l’individu. Il s’engage dans son corps. « ]’essaie de dire de mon mieux ce que j’ai à dire. Cela me suffit. ]e n’attends rien de personne. » 

Qu’importe si « la solitude d’écrire  » est parmi les plus grandes. « Au commencement était la lumière « …S’il s’adonne au grand style, et même au style scandé, musclé et autoritaire, il va surtout faire appel aux sens et aux sentiments, mais  cet appel aux sens et aux sentiments ne veut pas dire se limiter au chagrin et à la joie. Comme le disait Séféris : « pour le chagrin et pour la joie, il suffit d’un tango. »

Mieux, il va se faire savant, elliptique et rare. On perçoit alors, jusque dans l’ampleur lyrique, le laconisme d’une sorte d’alphabet morse, tout un symbolisme en vue d’angle, où la distance et le renversement produisent un effet de tension électrique.

D‘autres bégaient, lui épelle, il égrène. « Poète, dans ton siècle, dis ce que tu vois. » Et ce qu’on voit, c’est tout le bestiaire et la flore, tout le bégaiement, mais visuel cette fois, d’un univers zodiacal en gestation et du mythe en train de se faire, une métamorphose des signes en suspension comme chez Chagall où la Vierge devient une orange, la Croix un navire, les barbelés une porte blanche, où les nuages ont six ailes et où le ciel a sept visages. Élytis nous conduit d’emblée au-delà du bien et du mal, là où les contraires s’annulent, là où la mort donne la vie et le sommeil n’existe plus.

Il part de zéro. « Il n’y a aucun rapport entre le soleil et la clarté, entre la mer et la barque, entre la mort et le néant, entre l’univers et l’infini, en d’autres mots : entre la nature et le culte de la nature, entre des prises de position révolutionnaires et la révolution elle-même. Avec des filets, on attrape l’oiseau, pas son chant. » Il va jusqu’à l’infini. « La phrase la plus réaliste, une fois proférée, change de sens : l’homme de la poésie n’est pas nationaliste ou chrétien, orthodoxe ou hérétique, communiste ou fasciste, par exemple. La mort non plus ne connaît ni le jour ni la nuit »

L‘écriture ? Indépendante du contenu. « L’esprit d’observation me manque au plus haut point et toute tentative de description m’ennuie mortellement » Il se lance dans un sujet avant de savoir ce qu’il veut dire, il se laisse errer çà et là et, « dans cette étrange sorte de nage, se retrouve quelquefois très loin, sans avoir pu ne serait-ce que toucher ce qu’il recherchait, mais sachant alors seulement ce qu’il aurait dû dire, le sachant avec la plus extrême précision, mais sans pouvoir le dire. » Le poète ? c’est l’homme par qui «Dieu se trouve dans une position difficile », par qui les signes sont inversés, les choses traversent le miroir qu’elles sont les unes pour les autres, dans une sorte de tremblement statique ou extatique, où l’on perçoit imperceptible, comme un chant d’oiseau pendant la guerre —, ce « monde que l’homme n’a pas créé et dont il n’est pas le maître, il n’est qu’un prisme déformant de la réalité. » (Hans Rudolf Hilty à propos d’ Elytis, Neue Zürcher Zeitung du 17 juillet 1960)

Il lui faut, entre la mémoire et l’avenir, recomposer un alphabet fait d’échos et d’éclairs, apprendre ou réapprendre à voir « les roseaux tout droits et le clocher qui penche », le «cubisme intégral» des fleurs (telles que les oiseaux les voient), le monde « simple comme un dessin de Picasso », femme, enfant et centaure. « ]e dis .cela viendra. C’est le reste qui passera. »

Y a-t-il plus vaste programme ? Aux grilles qui séparent l’univers invisiblement asilaire qui est le nôtre, s’en ajoutent bien d’autres dont il s’agit pour l’artiste de faire, jour après jour, des grilles de lecture : Elytis cherche l’art et la manière de faire circuler une parole horizontale. Il est la mémoire de la langue. Cet homme de l’espace, cet homme de l’air revendique ici même et pour maintenant le salaire du risque  —de l’autre côté de la foudre la main brûlée qui refleurit, la fumée bleue qui monte entre les cornes d’un bouc, et le pot de fleurs qui se brise quand on embrasse la fille du jardinier (ce bruit surtout qu’il faut sauver !)   —il revendique et montre « le danger du bonheur  »  —la liberté.

« Un jour ces mers se vengeront » . Haute exigence aussi d’être à la hauteur du monde qui est le nôtre, ce monde qui nous « fait l’aumône d’une feuille d’olivier ». Décodage mythologique quand il nous conte « l’exode des chiffres : le 1 et le 9 qui se battent sur la plage déserte », avec « des galets noirs et de grands squelettes d’animaux sauvages entre les rochers ».

Mystère de la création : « l’homme est déjà ce qu’il cherchait« . Nécessité de l”homme et nécessité de la Grèce, « forme parmi les autres de l’analogie universelle ». Le paysage d’Élytis n’est pas chauvin ou « patriotique », mais transcription métaphorique. Comme un architecte français l’a dit du Parthénon, qui répète résume le profil des montagnes qui l’entourent. « Chartres, dit Élytis, est impossible à Delos. »

L« tempête surréaliste » représente dès lors pour lui le dernier «ballon d’oxygène›› d’un monde moribond. Il s’agit de retrouver dans les îles de l’Égée, les «empreintes digitales» d’une Grèce physique, il s’agit d’observer au plus près ce que veut dire cette lumière. La langue, la mentalité, la tradition grecques, il est temps pour lui de le dire, ne s’accommodent guère d’une poésie qui soit maudite.

Car «chaque langue libère et définit un certain contenu, ce n’est pas seulement un moyen de décrire la réalité, d’exprimer certaines convictions, de communiquer des idées. La poésie surgit de l’intérieur de la langue et non en debors d’elle. Les idées naissent au moment même où naît le langage qui les exprime »

Chaque langue oblige un poète à dire quelque chose de concret. « Le Grec est étranger à toute forme d’expressionnisme. C’est une langue très fine qui libère un contenu très précis, et très positif, devant le phénomène de la vie. » Ce refus de la poésie « maudite » n’est pas pour autant de l’optimisme, , un imaginaire dont les surréalistes, les premiers peut-être, ont su souligner la véritable importance. (Entretien avec Ivan Ivasic du 27 mai 1975, in Books)

Le poète est-il alors celui qui, à cause précisément de la langue, voit différemment la même chose ? Ce qu’Élytis appelle « la nature » n’est pas une chose indifférente et plate. Ce n’est pas un concept. C’est un fait que, quand il dit « la mer » par exemple, c’est quelque chose de très familier, quelque chose qui n’a rien de sauvage. C’est « comme une deuxième terre qu’il faut cultiver ». Cette mer est « comme un jardin qui nous accompagne partout. »

On lui a souvent reproché d’élever le ton, d’employer volontiers des mots rares ? c’est qu’il veut « un texte vierge, éloigné de l’usage quotidien, contraire même à cet usage « . Il ne dit pas que de préférer le langage de la rue, le langage le plus proche de la prose, ce soit mieux ou pire. Il ne le comprend pas. La poésie pour lui surgit de la rencontre des mots ainsi dépouillés de connotations « étrangères » de leur effet de surprise.

Et si on lui objecte sa recherche en définitive d’un « paradis perdu », il répond : c’est la recherche de notre monde à nous, un monde que par notre faute nous n’arrivons pas à créer. La solution existe. Le bonheur existe.

Les Européens trouvent le mystère dans les ténèbres et dans la nuit. Élytis et les Grecs dans la lumière, une lumière absolue. Un jour à midi, retenant sa respiration, il a vu un lézard sur un rocher se livrer à une véritable danse, une suite de petits gestes incroyablement gracieux en l’honneur de la lumière. C’est là et c’est alors qu’il a ressenti profondément le mystère de la lumière.

Une autre fois près de Naxos, dans les Cyclades, c’est un groupe de dauphins qu’il a vu arriver de loin sur les passagers et les dépasser en sautant très haut, à la hauteur du pont du navire.

Ce mystère de la lumière, si perceptible dans son pays et dans toute son intensité, ce mystère « d’un papillon qui descend le long de la poitrine nue d’une petite fille » n`est pas le masque symbolique de l’ethnocentrisme, la poésie peut aussi bien le découvrir ailleursC’est en ce sens que « les îles de l’Égée flottent sur les mers du monde entier ».

Mais à la différence des Français, Elytis en vient à penser que la clarté, ce n’est pas la clarté du sens ou de la logique. « La chose la plus absurde peut être claire et transparente, laisser transparaître autre chose et encore autre chose derrière. »  Il y a tout simplement chez lui du peintre d’icônes byzantines, un peintre qui utiliserait la méthode moderne du collage. Il y a plus. Méfions-nous du rêve, nous dit de même le poète : il n’est pas gratuit. Il invente le monde meilleurs, La magie de l’art conduit à la découverte de notre vraie réalité. Pour cela écoutons, aimons la jeunesse «  salaire du soleil », « instant de sang qui rend la mort inutile « . 

Nous nous étendons sur ces citations, que nous traduisons au fur et à mesure, car l’œuvre d’Élytis est encore inaccessible au public français, et nous risquerions, par impéritie éditoriale ou pour un simple sentiment désuet, aveuglant, de supériorité culturelle, de passer à côté d’une des œuvres marquantes de la poésie de ce siècle : le Dignum est (ou Axion esti, écrit entre 1955 et 1960, et auquel Odysséas Élytis doit l’essentiel de sa notoriété).

Pour donner une idée de l’œuvre, disons que le poème lui-même est divisé suivant l’ossature traditionnelle de 24 éléments, tout en empruntant à la liturgie et à l’architecture byzantines la symétrie à trois volets, la démarche ternaire. La Genèse conte la naissance du poète et l’éveil de sa conscience en sept hymnes qui correspondent aux sept jours de la Création, écrits en vers libres, mais qui suivent la prosodie byzantine. La Passion célèbre les souffrances du poète et du peuple grec en trois fois douze sections qui sont une alternance d’épîtres, d’odes et de psaumes en vers et en prose. Le Magnificat, qui est un « final » en trois sections où alternent les strophes de quatre, de trois et de deux vers, entraîne pour prix de ces souffrances la Vierge, la nature et le poète, la Grèce donc, sur le chemin de sa résurrection, conduite par ces symboles du temps que sont la foi et la patrie — ces deux façons de croire à l’avenir et de croire au passé.

« Et j’ai trouvé en Grèce une mémoire qui va toujours de l’avant », disait Paul Éluard en 1946, sur les ondes de notre radio… C’est bien de cela qu’il s’agit : ce poème qui apparaît d’abord comme un grand poème de résistance nationale est tout entier un salut à la liberté. Si l’homme est mauvais, disent les Grecs, c’est malgré lui, il s’en fallait de peu que le destin ne soit différent. Il suffit, dit Élytis avec eux et avec eux tout un Orient longtemps condamné au silence, il suffit de « prendre une position correcte, ne fût-ce que devant une fleur, pour que le destin d’un homme soit différent ».

Reprenons l’itinéraire du poète, l’auteur, ce n’est pas un hasard, de « ces Cartes sur table », ou de ces « Orientations » où il dit clairement où il veut en venir. « Là-haut neuf étoiles, monstres de lumière, voyagent, éparpillent dans mon âme des lettres — et pas un seul mot. » « Contre moi j’ai vu grandir les sommets de l’Ararat et des langues incompréhensibles, pourtant j’ai continué seul et sans une larme » Écoutons-le : « Où dirai-je le grec du malheur, et où l’écrire en arbres majuscules ? » Écoutons-le parler d’un oiseau « immobile entre ciel et terre », des montagnes « délicatement posées les unes à l’intérieur des autres », du « jasmin qui maintient le ciel à distance. »  « Ce que je dis et que j’écris pour que ne le comprenne personne d’autre, comme une plante qui se suffit de son poison jusqu’à ce que le vent en fasse un parfum qu’il répand aux quatre coins du monde. »

Sil faut souffrir et rester seul, « il est juste de donner à l’inconnu la part qui lui revient » et « la mort est le seul chemin vers la Résurrection ». Mort et résurrection qui sont avant tout ici celles de la langue, ce dernier instrument de la connaissance. Élytis ne fait donc pas qu’affirmer, il questionne. Car « du qu’est-ce que c’est au qu’est-ce que ça peut être, on franchit une passerelle qui conduit, ni plus ni moins, de l’enfer jusqu’au paradis, et le plus curieux : un paradis construit avec exactement le même matériau que l’était l’enfer ».

Enfin « la langue dirige la pensée plus qu’elle ne se laisse diriger par elle ». Le mot, c’est celui qui vient aux lèvres et aux dents, quelque chose, dit-il, « de tout à fait semblable à ce qui te pousse à combattre ou à tomber amoureux. D’une façon précise et pas d’une autre. Toi et l’homme du groupe auquel tu appartiens. Tous. Fidèles, qu’ils le veuillent ou non, à ces arbres, à ces vagues, à cette lumière, à cette histoire ».

C’est donc, au-delà même de toute guerre civile et de toute lutte fratricide, un questionnement concret, vérifié, personnalisé, irréductible. « Il reste toujours, de chaque poète, un lieu et quelques vers. Quand tu tournes sur eux ta lampe, ce que tu croyais être des arbres, des montagnes et des fleuves, peu à peu se déplacent, changent de forme, se dissolvent, redeviennent ce qu’ils étaient depuis le début : de simples sentiments condensés. Ce golfe est un frisson, cette ombre un serrement de gorge. »  Un questionnement qui dès lors plonge au cœur de l’oubli.

Tout cela, c’est « le plus qui correspond au moins de la mort ». C’est ce dont il faut tenir compte même si l’on aborde autrement les choses. Tel est le déchirement d’Élytis : une angoissante contradiction entre une méthode juste, un souci d’indépendance de son écriture, une modernité consciente dans les formes —alliée à un matérialisme en partie assumé, volontairement freiné par une approche an-historique et libertaire,—et des présupposés idéologiques plus contraignants qu’il n’y paraît, paradoxalement de l’ordre du dogme, ou de l’intangible, des tabous peut-être plus communément répandus qu’on ne le soupçonne, et même une resacralisation de la poésie, elle-même due à un renversement excessif des excès du « réalisme » hollywoodien du milieu du siècle, comme de l’obligation à « faire social » qui était celle de l’époque. C’est ici que faire « table rase »revient à ne pas toucher aux « idées » premières, à considérer comme axiome indiscutable ce qui n`est qu’une « base de départ ». Élytis est aussi conscient de cela et n’a pas dit son dernier mot, de même que n’a pas dit son dernier mot l’autre grand poète grec contemporain, Yannis Ritsos, traduit, lui, dans le monde entier, et l’on voit que cette controverse « poétique » n’est pas négligeable et méritait qu’on s’y arrête, un Yannis Ritsos trop vite réduit au rôle ingrat de seul témoin ou même de propagandiste quand il est lui aussi un poète de la connaissance, un poète qui pousse l’expérience brechtienne (sinon freudienne) en souplesse, avec une mobilité dialectique qui lui permet continûment, imperceptiblement, de se dépasser lui-même, et d’intégrer des pans entiers de l’ancienne métaphysique aux combats constants pour la liberté, dans une fervente déconstruction du christianisme qui nous aide à mieux nous comprendre.

Si le dogmatisme est un art de raisonner faux sur des figures justes, on peut dire qu’il met en pratique, à l’inverse, un art de raisonner et de sentir juste sur des figures dont il ne se préoccupe même pas de savoir, dans on ne sait quel ensemble abstrait, si elles sont justes ou non. C’est de l’intérieur des idées reçues, ou données pour majoritaires, que Yannis Ritsos entend agir patiemment, dans les faits, dans sa propre vie, dans les livres, sur les mentalités.

Sil prend parti, c’est dans la transformation des choses, même la mort est pour lui un élan et un mouvement. C’est ce mouvement-là qu’il entend rejoindre vivant, au lieu de refléter tel que, fût-ce en traversant les enfers opaques de nos solitudes, fût-ce en criant dans le désert les mots « qui démagnétisent l’infini », un moment crucial de l’histoire humaine.

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