D.G. traduit

Par C.Marchand-Kiss  in autre Sud n° 30 / Dossier D.G., Marseille, septembre 2005.
 

Traduire ne consiste pas tant à trouver et à reproduire le sens d’un texte initial (mais n ‘est-il pas déjà le fruit de notre interprétation ?) qu’à chercher le sens de sa propre vie à travers ce texte.. (Le Voyage de Traduire)

Traduire n’est pas une fonction, qu’on exercerait afin de passer des plats de langage, plus ou moins salés, plus ou moins sucrés, doux ou amers, d’une langue (de veau) à une langue (de bœuf), en réglant la puissance du moteur d’un robot Marie de chez Moulinex. La fonction impose certes ses codes, ses contraintes, mais elle les impose dès le départ (et comme in abstracto – les traditions sont plus abstraites qu’on ne le croit). Son passage et son repassage (de lignes – non de plis) ne se manifestent que par un petit signal d’alarme rouge situé sur le bord de la rive et qu’on actionne pour faire taire abusivement les incompréhensions résultant de la présence de multiples charabias. Charabias, et non langues. Charabias, car nul besoin de s’embaucher comme passeur : on plante son bouchon sur la rive de l ‘autre, et on  attend que ça morde. Et ça mord, forcément. Non que l ‘autre soit attiré, on l’attire. Et de cet autre, du charabia de cet autre, on obtient son propre charabia que l’on mange et que l’on digère. On efface l’autre, en somme, et on jette en pâture aux lecteurs-chats les arêtes (sans aspérités) et la tête (importante, cette tête : c’est la preuve qu’on a fait passer et à l’ inverse, que tout n’est pas vraiment passé) C’est une histoire avec queue et tête, mais plutôt incohérente. Un robot mixeur, un signal d’alarme, un bouchon. C’est qu’on ne veut pas d’un poisson, mais d’un chirurgien, qu’il faut que la nageoire soit caudale et que les branchies soient des branchies. Les mots, tous les mots, se trouvent dans les dictionnaires, ces instruments à la mémoire idéologique variable selon les époques, mais toujours bien dans leur temps. Il n’y a rien, paraît-il, à découvrir dans les dictionnaires qui se trouve pas sous la forme ou sous une autre dans la nature. C’est une façon de nettoyer les chemins. Et de s’amputer. S’amputer de l’inextricable, par exemple. Du linéaire, du tangible, du rassurant : certitudes. Mais au lieu de chercher la cohérence dans l’incohérence (les charabias ne cohérent – mot invalide – pas entre eux), nous pourrions aller présenter nos hommages à une demoiselle Autre langue, qui est mienne, et comme elle est un peu grue, qui est aussi nôtre, et toutefois toujours à côté de la plaque, un peu chinoise, si on veut. Une petite langue française qui, dans son miroir, ne se reconnaît plus – car elle a la gueule de travers. Ce n’est pas le miroir (le prétendu passage) qui la rend telle, c’est elle qui fait la grimace, pour son bien – et j’ajouterai, pour son plaisir. On lui donnerait le robot mixeur et le signal d’alarme, sans hésitation, même s’il y a toujours un bouchon, un poisson, des arêtes et des chats. Le sens fait pfffuuit dans ces cas-là (on dira que l’on crève le sens). Et voilà un mouvement qui creuse, biaise, s’élève, fléchit et  se contracte. Tout à la fois. Une belle étrangère, mais retournée, car c’est son français (pas une langue, un langage ; pas un énoncé, une énonciation) qui l’est, étranger, son français de l’autre côté, et non celui qui montre ses jambes élégantes aux bas noirs de sens.

Dominique Grandmont est traducteur. Traducteur avant toute chose. Traducteur, certes, de Cavafis, Holan, Seifert, Ritsos ou Dimitriadis. Mais je ne veux pas entreprendre un débat sur la traduction (je ne lis ni le grec ni le tchèque : je suis handicapé – et la question ne se pose pas en ces termes) mais un débat par la traduction. On est traducteur avant d’être poète (ou autre chose). Sans typologie. C’est une décision (une crise). C’est, à proprement parler, une position, sociale et politique, difficile à maintenir, mais exaltante si elle se maintient, peu importent les aléas liés à la recherche d’autrui , tout différent, tout incongru même qu’il puisse paraître. La traduction, c’est s’écarter (nécessité de la distance pour embrasser) ; ce n’est pas résoudre les différences ou tout au moins les réduire, c’est les écarter. L’écart recèle davantage de richesses. Il n’efface pas (l’activité de gommage qu’exerce la traduction par rejet inconscient ou captation de l’étrange ou de l’exotique. ) Il n’obtient pas, non plus. Il échange. Et cet échange n’est pas une fonction, ni un métier, il est la volonté de se défaire pour avoir affaire (avoir à faire). Activités marginales, sur les frontières, mais sans douaniers qui traduisent par excès de zèle toute difformité présumée, spatiale, physique ou temporelle. Et aussi sans passage. D.G. le dit : « Cette image du passeur qu’on emploie quelquefois – trop souvent – m’apparaît tout à fait fausse, puisque l’objet transporté n’est plus le même sur l’autre rive »  (Le Voyage de Traduire).

Pur mouvement qui se déplace et revient, se rapproche et se détend mais qui demeure à un point fixe, toujours imprécis malgré tout. Toujours en arrière et / ou en avant, mais au cœur des choses. Surplace nourri de trajets. Oscillations. Lumières. « Il faut vivre avec son temps, entend-on dire en guise de justification rapide. Non. Il faut vivre avec le temps tout entier ›› (ibid.).  Et j’ajouterai : avec l’espace tout entier.

Voilà pourquoi le robot mixeur et le signal d’alarme rouge, en dépit de tout, vont l’un vers l’autre. Le robot tire l’alarme et le signal mixe. Et très bien. Ce n’est pas la question de la forme qui se pose – une forme devient tautologique quand elle en capte une autre ; et c’est bien souvent le cas -, mais celle de la superposition, car lorsqu’un « objet ›› fait son apparition, l’autre ne disparaît pas, tout au contraire, mais surgit simultanément, aussi net aussi précis. Ce que les uns et les autres reçoivent (car, au fond, la traduction est affaire de multiples, et de multiplication des rôles, et non celle d’une simple dualité – entre, il y a toujours immixtion d’objets qui, s’ils racontent une histoire semblable, la débordent et la renvoient vers d’autres: balle au bond, richesse vive), lors de ces voyages successifs, n’est pas ambigu, mais tout au plus attente patiente, quand l’un soustrait (et non à) l’autre, et vice versa.

Car il ne suffit pas de recevoir, il faut aussi effectuer des opérations. De soustraction, opposée à l’imitation. Car on ne mime pas en traduisant le langage de l’autre, on le creuse, tant et si bien qu’il vient aussi creuser le nôtre, par sympathie, dira-t-on, et que ce sont ensuite les trous qui font sens, et non les comblements (traductions aveugles, aveuglées : paraphrases et clichés, couverture ramenée sur soi, cette chaleur inhibante). De division, car si traduire n’est pas couper les cheveux en quatre, le 1 : 1 ne donne jamais 1 mais un chiffre flottant situé en deçà, symbole d’une perte dont on ne connaît jamais la nature ni la portée. «La traduction serait un second original, défiguré ou transfiguré, mais tout aussi authentique qui, en la soulignant, compenserait la perte de l’origine – qui accuserait cette perte et le transfert d’autorité qu’elle entraîne -, puisque le traducteur est le second auteur, le refondateur même du discours. Traduire, c’est donc aussi réussir à faire – à tort ou à raison – son deuil de l’original ›› (Le Voyage de Traduire). De multiplication, car il n’y a pas de sens qui ne mérite son insens qui l’augmente. Il n’y a pas la phrase qui, du tchèque ou du grec au français, restituerait ceci ou cela – la phrase pour la phrase ; la phrase de l’un recouverte par celle de l’autre -, mais ce qui réside alentour, et qui dit histoire(s), sexes, politiques, traditions ou quotidiens. Qui s’immisce, qui reste ou ne reste pas. Qui prévient. La traduction « relève de l’invention plus que de la copie ›› (ibid.).

Traduire, c’est être dépassé par un objet qui nous échappe, nous échappera toujours. Et c’est aussi le dépasser. Celui qui déborde nous déborde aussi. Et à notre tour nous le débordons. Mais par des biais. Car l’histoire de notre propre activité de traduction, c’est aussi cela : qu’il n’y a là rien de frontal, que de l’évasif. Et c’est pourquoi les objets (les œuvres) résistent. Sont résistants. Bouchon qui ne mixe pas. Mixeur qui ne poissonne. Excepté dans un cas : s’il existe des moyens de transport et des lieux de transit.

Si l’on sait bien que la traduction ne donne pas sens à la vie, elle est alors la vie même.

© Christophe Marchand-Kiss tiré de Vivre n’est pas assez , Cahier de la revue Triages éditions Tarabuste

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