Contre la mélancolie

Cri sans voix poésie / Dominique Grandmont .- Éditions Tarabuste, 2010

Colloque Ritsos à l’institut Français d’Athènes, 1992

Yannis Ritsos, qui vient de nous quitter, n’a-t-il fait que décrire le désarroi d’une Résistance qui s’achève en guerre civile ? S’attache-t-il au contraire à mettre en valeur la dignité humaine à travers l’expérience, lucide et sans concession, de l’adversité, voire de la défaite ? La poésie est toujours, il me semble, une machine de guerre contre la guerre et les intégrismes qu’elle engendre, une façon de repenser l’homme à partir de la précarité reconnue de sa condition, et non à partir de son immortalité ou de ses victoires prétendues. Dans une guerre, personne ne gagne, surtout pas le vainqueur.

Je suis de plus en plus convaincu que la question du « réalisme » en littérature est mal posée. Il ne s”agit pas de copier la réalité, de lui obéir comme à un diktat, alors que la réalité est déjà le résultat d’une interprétation. Même la nature est déjà de la réalité cultivée. La page blanche n’est jamais blanche, elle est déjà écrite par ceux qui nous ont précédés.

Il ne suffit pas non plus de tourner le dos à cette réalité en prétendus créateurs pour nous délivrer de l’écrasement identitaire que représenterait la tradition. Je pense que la novation ne doit pas craindre de se mesurer aux archétypes. En fait, tout le monde cherche à toucher le réel, mais aussi à lui répliquer. La représentation est une réplique, et une réponse.

Ritsos s’inscrit d’abord dans un dérèglement dialectique des codes et des mécanismes d’expression. Ce ne sont pas des exploits de vocabulaire ou de traitement de textes qui le mobilisent, mais la mise à nu du processus même de production de réalité dont il se rend publiquement responsable. Il représente le réel dans sa personne, un peu à la manière du « délinquant impeccable » de Jean Daive. Il prend sur lui ce qu’il peut. Le monde, l’histoire, il prend ça sur lui.

Pas un instant à perdre pour contrer la mélancolie. La lutte pour le beau est un enjeu majeur de la lutte pour la vie, si l’on veut bien admettre ici que la question de l’engagement poétique n’est pas très différente de celle du réalisme. La « dictée du dehors » d’André du Bouchet, par exemple, n’est pas un simple spontanéisme. L’écriture n’est pas seulement un duel avec la réalité, avec la société, avec l’histoire. L’écrivain ne se contente pas de se dédoubler dans l’écriture, il ne se contente pas d’être le premier lecteur, même critique, de ce qu”il écrit.

Quand l’écrivain dit: « Je est un autre », il n’est plus ni l’un ni l’autre. Il est en tiers. Il opère une triangulation de son expérience de vie par l`écriture. Son émotion, sa pensée passent évidemment par la rhétorique, ce qu’on appelle aujourd’hui, je crois, la communication. Mais elles ne s’arrêtent pas là. Car le lecteur est lui-même à la tête, je dirais au sommet d’un autre triangle invisible. Ces triangles ne sont pas superposables. L’expérience ne se communique pas. Et pourtant, il y a du transmissible dans cet incommunicable, quelque chose qui filtre à travers les murs infranchissables du langage. Un langage impérieux, voire totalitaire.

Mais ce serait une erreur de croire que l’écrivain s’y soumet, ou veuille y soumettre ses lecteurs. La meilleure preuve en est qu’une femme ou un enfant peuvent très bien entendre le discours d’un homme, et inversement, à travers et malgré le malentendu qui touche à ce qu’on appelle le message, fût-il indifférencié.

 Il en va de même de la poésie qui constitue une pratique, une vérification de la société tout entière dans ses regrets ou ses désirs. Nous sommes sous la dictature de l’évidence. En fait, c’est nous qui sommes, je dirais, les cinéastes de nos évidences, et lutter pour son désir, pour la définition de ses désirs, ce n”est pas tellement faire état de sa position au regard de l’érotisme, qu”elle soit affichée ou refoulée, mais bien de restituer par l’écriture ce que notre histoire personnelle nous a permis de découvrir et qui appartient à tous en particulier, puisque l’homme représente la réalité. Il n”a pas besoin de la copier pour la représenter, puisqu”il en fait partie intégrante.

© Dominique Grandmont– Éditions Tarabuste, 2010

 

 
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