Quatrième dimension

Dominique Grandmont.- Cri sans voix poésie (Tarabuste, 2010)

Colloque international Ritsos à Monemvassia (Grèce), juillet,1995.

 Il me semble que, selon Yannis Ritsos, la notion d’engagement est liée à l’espace/temps, et c’est une façon pour lui d’aborder la question de la destinée. C’est un problème insoluble que celui de quel sens donner à la vie, et l’on a besoin de toute une vie pour prendre la mesure de sa destinée. C’est pourquoi le poète n’arrête pas de puiser dans sa biographie, pour cerner le rapport de son existence à l’histoire, pour inscrire son existence elle-même dans l’histoire et s”en pénétrer. Parce que la vie d’un homme n’est souvent pas grand-chose, mais que l’histoire est plus grande que le temps.

Plus que pour un parti ou un gouvernement, Yannis Ritsos vote pour l’inépuisable. Les dimensions qu’il connaît à l’univers sont plus grandes que celle de l’imaginaire constitué, ses lois non-écrites sont plus valides que la loi. De même le poème n’est pas le slogan. La démarche du poète ne coïncide avec la lutte pour un objectif politique ou la réalisation d’un plan qu’autant qu’elle est lutte pour la vie, c’est-à-dire qu’elle s’élève contre la maladie, l’ignorance, le désespoir, l’indignité, la folie même, qui sont pour le poète les mille visages de la mort au quotidien.

Nous n’essayons pas de dire cela afin d’illustrer une thèse, mais dans l’idée de mesurer combien, pour Ritsos, la structuration tragique ou névrotique à l’œuvre dans la société, dans les individus, les familles, est une forme de lutte pour la vie – pas du tout pour attraper des postes ou des places, des appartements, du pouvoir, comme si le bonheur était une marchandise, mais justement parce que la vie -il est bien placé pour le savoir – n”est la propriété d’aucune aristocratie, réelle ou supposée.

La question de l’engagement me semble se rapprocher aujourd’hui plutôt de celle de l’intégrité. Par là je ne signifie pas l’authenticité ni même la sincérité, car on s’arrange toujours pour être sincère, mais je veux parler d’une sorte de liaison qu’il faut trouver ou retrouver entre la justesse de la parole et la justice. Une passerelle qu’il faut jeter de l’esthétique à l’éthique et au politique. Cela est évident dans le travail de Yannis Ritsos. La poésie n’est pas un instrument pour la planification de l’imaginaire. Elle n’est pas résolument un facteur de progrès, surtout quand celui-ci se traduit par la destruction programmée des cultures, ou par exemple qu’il consiste à faire des routes inutiles pour assassiner les paysages.

La poésie n’est pas plus du côté des profits rapides qu’elle n’est du côté de la morale. Sa loi, comme celle d’Antigone, j’y ai fait allusion tout à l’heure, est plus profonde. Elle est celle aussi d’lsmène dont l’héroïsme pacifique est le jumeau renversé de tous les intégrismes. Il s’agit pour cela de combattre les interdits, comme d’œuvrer, dans cet espace symbolique de la poésie, au dépassement des contraires. C’est en quoi le chemin de l’abstraction qui est celui de l’art contemporain, et celui de Yannis Ritsos en particulier, est sûrement plus engagé que le réalisme académique qu’on a longtemps voulu donner pour exemple aux artistes pourtant les plus soucieux de mouvement.

En clair : Yannis Ritsos pour sa part — avec le temps, en tout cas, — s’embarrasse de moins en moins des théories antérieures à sa pratique personnelle, — qu’il s’agisse du symbolisme établi ou du romantisme finissant, même rongé — comme par le doute — par le réalisme sous toutes ses formes, aujourd’hui en crise. Je répète que cela est contraire à la conception ritséenne de la théorie esthétique, mais s’il faut tout de même chercher — pour pallier on ne sait quelle secrète culpabilité — des justifications extérieures à l’acte d’écrire, alors il faudrait regarder quelque part entre Nietzsche et Brecht, et même Heidegger, les présupposés idéologiques de sa démarche.

Et même alors n’aurait-on que des points, ou des lieux de départ, sans les lignes de force qui les meuvent, les émeuvent, et les traversent. Les origines d’un poète sont dans l’avenir. C’est celui-ci que nous questionnons. Or Yannis Ritsos – dans les vingt dernières années – se sent parvenu très loin de ses positions initiales. Son sentiment n’est pas la lassitude, mais la surprise heureuse et intéressée, à peine empreinte de nostalgie. Le lecteur aussi s’en rend compte : le traitement de l’émotion n’est plus le même. On a parlé de froideur à tort, du double vitrage sous lequel la réalité se protégerait.

Il ne s’agit pas de cela, mais d’une forme d’engagement maintenu et renouvelé du poète, qui passe par la sagesse et le détachement. Je voudrais un instant que nous nous intéressions à cette distance, à cette abstraction que je signalais au début de mon intervention. Nous voyons désormais le contrôle du scripteur s’exercer à l’inverse des habitudes de laisser-aller rhétorique. Le poème consiste à livrer les données brutes des sens, dont l’écriture opère la critique, qu’elle déconstruit, en quelque sorte, afin que les jugements de l’intelligence, toujours implicites dans un texte, sortent du commentaire, et que le corps de l”œuvre, dans son ensemble, respire malgré la paralysie dont est frappé le récit traditionnel, le plus souvent pris entre les clichés et les préjugés.

C’est ainsi que, pour Rítsos – une feuille de salade sur l`évier ou des haricots verts frais peuvent prendre une violence lyrique inattendue. Nous avons donc une immobilité saisie au cœur du mouvement, trouvée en même temps que donnée par le poète qui y renonce pour, d’avance, nous en délivrer. Parce qu’il n’y a de témoignage que dans la transmission. Et que la réalité n’est qu’un passage. Comme une île où l’on ne cesse pas d’arriver et dont on ne finit pas de partir. La Grèce est faite de pareils endroits. C’est à cela que je pensais en revenant à ce point de l’espace/temps qui s’appelle Monemvassia. Que s’engager pour un poète consiste à rester fidèle à ce qui n’est plus là, au nom de ce qui n’est pas encore là. Qu’il ne faut donc pas craindre de jouer contre la norme, le canon, les proportions admises. Puisqu’il faut libérer les étoiles, les arbres, les rochers que nous surprenons arrêtés dans des attitudes révolues.

Yannis Rítsos a tout appris, vous le savez mieux que moi, de ce pays où il a tenu à revenir, où les pêcheurs rentraient debout, immobiles sur la mer, où la résurrection du monde avait justement lieu pour lui, dans ce livre vivant dont le soleil tournait les pages, même s’il les tache parfois avec ses doigts d’ombre. Non loin d’ici Orphée est descendu sous terre. Et un jour, le silence aussi s’est mis à parler. Car il y avait déjà du sang sur les vitres du crépuscule, des chapitres manquants à l’histoire des plus hautes murailles, et des enfants qui ne seraient jamais des hommes.

Mais cet empêchement qui rôde au fond de la parole, ce mur qu’il voit dans le miroir, il s’agit de s’en délivrer. Le poète est d’abord un ami de la liberté. Elle est le début et la fin de son engagement. Son poids d’incertitude est aussi ce qui constitue l’écrivain. L’œuvre de Yannis Ritsos n’est le résultat d’aucune propagande, et si elle s’est mise au service d’une certaine idée de la société, ce n’est évidemment pas pour aliéner cette liberté ni pour éviter de souffrir ou de penser, mais pour multiplier les solitudes et les convertir en une solidarité nouvelle et moderne. On sait que de tels idéaux ont pris des mauvais coups ces derniers temps de la part de ceux mêmes qui les ont mis en avant. Ces mots-là ne sont pas des drapeaux, et on les a traînés, Ritsos est là pour nous le rappeler, dans des chemins où ils n’avaient rien à faire. Car la tâche d’un poète n’est pas de voler au secours des valeurs existantes ou de la victoire à court terme. Et plus encore qu’une revanche générale sur l’adversité, la poésie constitue un recours possible et ravive en chacun de nous cette petite flamme de vie qu’il ne faut pas laisser s’éteindre. Le poème ne dit pas, il est. C’est de cela que nous prévient Yannis Ritsos : la poésie n’est pas réductible à son message.

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