L’être et le savoir

Cri sans voix poésie / Dominique Grandmont .-  Éditions Tarabuste, 2010

publié dans l’Humanité du samedi 29 avril 1989

Il faut s’être au moins une fois enfermé dans cette ville d’un autre âge qu’est Monemvassia, la Malvoisie médiévale, à flanc de rocher cette coupure opérée dans l’immensité, où l’espace est à la fois ouvert et fermé, avec du bord de l’horizon l’unique sonorité du ciel et de la mer confondus, les pêcheurs debout sur une barque en équilibre sur les fonds éclairés, et le firmament, la nuit, comme une étoffe précieuse qui se déchire en millions d’étoiles. Il faut au moins une fois s’être arrêté dans sa ville natale pour comprendre ce qui s’est noué ici d’irréversible dans la vie de Yannis Rítsos.

Dans sa jeunesse assombrie par la tragédie, Yannis aimait venir s’asseoir sur les rochers qui respirent bruyamment ou sur le rempart et s’immobiliser là comme une statue, dans cette prison sans limites qui théâtralise l’nfini, jusqu’à sortir du temps et retrouver le mouvement dans l’immobilité. Monemvassia, dont le nom signifie « l’accès unique » au miracle de ce monde, est aussi un haut lieu de la métamorphose. La mer est une ville illuminée ou la lune derrière la montagne. Certaines aubes, les étoiles flottent sur les eaux, ou, chassées dans un coin du ciel, crépitent sur un quai désert. L’angoisse d’exister suscite les apparitions. L’œil est celui du guetteur critique. On dirait que l’écho précède la voix, et même arrêtés, les mots continuent. Même bâillonnés, puisque la censure est elle-même une façon de transmettre. Quand on ne regarde pas, les rochers avancent, les mots changent de sens avec le soleil. Devant soi, même son ombre est quelqu’un ou son propre corps séparé, le vent n’est pas la liberté, mais la folie en même temps qu’une science divinatoire, qui donne à chaque pas ses leçons de mathématiques solaires. L’heure est donnée par les rochers. C’est un peu cela, Monemvassia, un rêve qui se confond avec la réalité.

Sans doute le jeune Yannis est-il avant tout marqué par la noblesse de sa naissance, lui dont le grand-père propriétaire de presque toute la Laconie orientale, devait mourir assassiné, qui vécut ses premières années entouré de gardes du corps, de ces Crétois aux grands couteaux et longues moustaches, pour éviter d’être kidnappé. À cette époque, son oncle l’Amiral mourait en héros national à Chios et son père logeait à ses frais, dans un caravansérail digne de Buñuel, une foule sans cesse nouvelle d’aveugles et de paralytiques, accourus de toute la région pour visiter la Vierge miraculeuse de la Chryssaphitissa. Son frère aîné, à l’École Navale, est un ami de l’héritier de la Couronne, avant de mourir de pneumonie tuberculeuse comme nombre de cousins et cousines. La plus belle de ses tantes, trompée avec une servante, commet un suicide d”honneur. Sa mère succombe quand il a douze ans. Le père se ruine et sombre dans la folie, comme bientôt sa sœur qui dut élever l’orphelin, lui-même atteint à l’âge de dix-sept ans par la tuberculose. Pour l’enfant qui reçoit pareil traumatisme de la lumière et de l’histoire, la poésie, à quoi le poussait sa mère, comme l’idée de justice, dont rayonnait la figure exceptionnelle de sa grand-mère, devient une question de survie. D’emblée, le poème est une façon d’être, il n’a pas à être analytique ou descriptif. On ne lui demande pas, comme il le précisera plus tard, des informations particulières ni de produire des effets de connaissance ou de prise de conscience, mais d’être par lui-même représentatif. Ce qui compte, il le pressent tout de suite, ce n’est pas la surface qu’il offre, mais ce qu’il est lui-même. Mieux qu’une raison d’être, mais cette part de chacun, à la fois tangible et inaccessible, qui n’a pas besoin de savoir.

Car la poésie pour lui n’est pas l’exercice de son pouvoir sur les autres, ou sa restauration, mais la mise en cause de ce pouvoir dès lors qu’il se rend compte qu’il est à la fois et de ce seul fait du côté des oppresseurs et des opprimés. À sa façon, Ritsos est un irrécupérable, combien de femmes et d’hommes ne s’y sont pas trompés, qui ont fait de lui un des poètes les plus traduits dans le monde actuel. La poésie ne bénéficie d’aucun statut d’extra-territorialité. Dans les mouroirs que sont les sanatoriums, Yannis Ritsos découvre la misère humaine. Ses choix le conduiront, dans la fidélité qu’on sait, aux côtés de ceux qui luttent « pour libérer aussi les étoiles », comme le disait un de ses camarades trop tôt disparu. Il rejoindra le Parti communiste au grand scandale d’une partie de sa famille et de son milieu d”origine, mais pas seulement. Non pas pour la satisfaction de ses volontés personnelles, ou pour substituer simplement un système à un autre, mais pour ce qu’il était convaincu d’être le service du peuple tout entier, ce peuple grec ami dont il travaillera désormais, dût-il y disparaître lui-même, au séculaire effort de civilisation. Qu’il veuille trouver ici, pour ses quatre fois vingt ans, le témoignage de notre admiration.

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