La hiérarchie du coeur

 entretien avec Jean-Baptiste Para, dans Les Lettres françaises du 5 décembre 2009.

Yannis Ritsos est à l’honneur. On célèbre le centième anniversaire de sa naissance. L’ancien ambassadeur que je suis de la revue Digraphe à Sparte est à même de souligner, pour obéir à son directeur Jean Ristat, que du côté maternel comme de celui du père, Ritsos est un Spartiate. De haute naissance avec attelages, chapeaux à rubans pour les femmes, etc..

Plus exactement un Maniate. Les Maniates forment une population comparable à celle du Finistère sud, vers la Cornouaille. Elle se compose des descendants directs de la Sparte antique, plus ou moins mélangés de naufragés de tous bords et d’esclaves en fuite. Dans le Magne, la liberté se conquiert avec son poignard.

On n’imagine pas ce qu’il est possible de trouver sur les côtes de Grèce, à peu près tout ce qui est capable de flotter. Côté maquis, on est assez loin de la politique athénienne. Pas d’eau courante, on s’éclaire au pétrole. La crainte est surtout, pour les déportés dans une île, de ne pas retrouver ses narines ou son oreille au réveil à cause des rats.

Mais on ne va pas recommencer une guerre civile à l’envers. La famine a dû faire 300.000 morts dans la capitale au milieu de l’Occupation, sans distinction de classe sociale. Certains d’entre nous étaient au berceau déjà. « Tu es plus Maniate que moi », me dit Ritsos un jour où je maintenais contre lui un point de vue de traduction.

Maniate, pas maniaque, même si l’on a pu voir l’origine du nom dans la mer furieuse qui entoure le cap Ténare et son « entrée des enfers », juste au-dessous des « cinq-doigts » du mont Taygète, qui domine Sparte. Qu’on me permette d’insister sur ces pirates, retirés dans d’étroites cellules haut situées et basses de plafond, dont les croisés n’ont pu venir à bout et dont l’Indépendance est reconnue par l’empire ottoman dès le XVIIIe siècle. Comment comprendre autrement la poésie de Ritsos ? Frugalité, oui. C’est un paysage de pierre. Du silence, et une fierté naturelle qui n”est pas de l’orgueil. La vie se règle ici comme celle d’un monastère.

Les Spartiates ne sont pas seulement les entêtés que l’on sait. Ils disposaient d’un passeport particulier pour Jérusalem, et entretenaient des rapports directs avec les citoyens du royaume de Juda, dont ils ont généralisé le nom. La rumeur soutient du reste qu’une colonie juive est installée depuis toujours sur les hauteurs du Taygète. Autant croire à cette légende.

Je crois aussi à l’exactitude des mythes. Ils sont réputés les fondateurs de l’oracle consulté par Alexandre dans l’oasis de Siouah, à 600 km à l’intérieur du désert libyen, où l’on marche sur des huîtres fossiles craquantes, car le site est toujours visité, même s’il tend à devenir un centre de tourisme d’un genre privilégié tout à fait regrettable.

Ne croyez pas que je m’apprête, sous prétexte de « carte blanche ››, à raconter n’importe quoi. Témoigner, pour l’écrivain qui ne tient pas à s’enfermer dans une neutralité prétendue, consiste à valider par son expérience les notions qu’il a reçues, et c’est en partageant la grande épreuve de son peuple, au milieu du siècle, que Ritsos a découvert et mis en œuvre ce très vieux droit à la parole.

Je me souviens aussi d’Aragon qui venait d’arriver à Athènes pour lui rendre visite. À l’entrée du grand hôtel ou l’attendaient debout depuis des heures plusieurs centaines d’invítés, je le vois aller droit sur un jeune homme affalé dans un fauteuil, les jambes allongées, pour lui serrer la main en lui disant : « merci ».

Ne soyons pas surpris si les États, garants de l’unité des peuples, célèbrent peut-être les anniversaires pour éviter qu’on en décide à leur place, comme pour l’enterrement de Verlaine où plusieurs milliers de jeunes intellectuels ont fait acte de liberté en traversant Paris de la Contrescarpe aux Batignolles.

Pour Yannis qu’Aragon venait saluer pour la première fois en personne, cela commence au lycée ou juste après, sur la terre battue d’un sanatorium où ses voisins de lit meurent l’un après l’autre. C”est pourtant avec eux et par eux qu’il retrouve l’honneur de sa famille elle aussi minée par la tuberculose et la folie. Après avoir dilapidé sa fortune dans les casinos de province, son père en était à errer dans les rues à la recherche d’un mégot.

J’ai compris cela quand, à l’issue de la veillée funèbre, mais ardente, dans la petite cathédrale de cette Malvoisie médiévale qui est sa ville natale, je me suis senti gentiment bousculé de l’épaule par des gaillards de trente ans bien décidés à ne pas laisser entre les mains de la garde du Parti, venue d’Athènes au cours de la nuit, le cercueil qui leur ramenait l’enfant du pays, en même temps qu’il était le seigneur du lieu.

La valeur ne tient pas qu’au mérite. Elle est plus directe, plus spontanée. Ritsos soutient que la poésie a toujours le premier mot. Le reste ne fait que suivre. Elle est par elle-même novation. Cela ne se fabrique pas. C’est pour cela que l’œil du poète donne vie aux objets. Il se fait objectif, tout en s’inscrivant dans la précarité de l’existence.

L’homme sans liberté intériorise ce qui l’entoure. Il s’identífie à des murs qui peuvent être invisibles, qui finissent par s’ouvrir parce qu’ils sont à la fois dans le temps et hors du temps. Nombreux sont ses compatriotes qui ont comme lui retrouvé le chemin de l”unité sous la division.

Il y a chez Ritsos, comme chez son épouse Falitsa, médecin de campagne à Samos, une superposition tranquille de leur engagement social et d”une croyance chrétienne séculaire. On m’a souvent interrogé là-dessus. La question est de savoir dans quel sens cela fonctionne, sur quel principe se construit le regard qu’on a.

Certains jugeaient irrecevable le prosaïsme voulu, mais aussi la régularité de métronome, ou la minutie toute byzantine de l’écriture même du poète. Le grand désordre éditorial vient de cette nécessité pour l’auteur déporté de s’éditer lui-même par la calligraphie, avant d’enterrer ses poèmes dans des boîtes de biscuit.

Ce n’est pas de l’autopublication, mais le réflexe vital de se rapprocher des caractères d’imprimerie, tout en appuyant son bloc de papier sur le genou, assis sur un rocher. Ritsos écrit comme il respire. Il fallait faire bref, et doubler la censure. L’intériorité laconique fait le reste.

Ce que les milieux littéraires ont du mal à lui pardonner, c’est que sa légitimité ne vient pas d’eux. Elle ne vient pas non plus de ses choix politiques. Sa croyance, ou la convergence qu’il entend souligner, ne s’appuie pas sur un relativisme qui ne dit pas son nom, sous prétexte d’équivalence entre les opinions. Qui dit milieu dit centre, et désigne donc un pouvoir, mais la liberté ne se décrète pas. Elle ne se distribue pas comme des parts de marché.

Pour interroger l’histoire, il en appelle à l’arbitrage du plus grand nombre, seul à même d’assumer une humanité contradictoire. Je me souviens avec quelle attention il regardait, tard dans la nuit de très vieux films populaires sur une télévision locale. Sans arme ni bagage, il était passé du côté de ceux qui retrouvaient d’instinct cet art de désobéir à la loi lorsqu’elle était contraire à la justice.

Il y a certes la conscience, mais aussi quelque chose d’autre qui dépasse les frontières ou les classes sociales. On connaît cela dans les guerres civiles et jusque dans les camps, puisqu’il y a eu des victimes sauvées par leur bourreau. On en a fait des romans, plus rarement une remise en question aussi méthodique dans ce qu’on appelle poésie, quand les choses se font sans slogan ni discours.

Ses camarades étaient déjà très sensibles autrefois à l’urgence de ménager un accès à l’intégralité de l’espoir qu”on mettait en eux. Ils ressentaient cette nécessité d’obéir à une double hiérarchie, celle du devoir et celle du cœur. Ne suffisaient, pour « libérer aussi les étoiles » ni leur centralisme même éclairé, ni un pluralisme méticuleux qui, sous couleur de juste répartition, revenait tout de même à diviser pour mieux régner.

Il leur fallait consentir à la vie et à sa lumière, aussi énigmatique qu’écrasante. L’origine de cette lumière nous reste inconnue. C’est à partir de là que le poète nous invite à reconstruire l’histoire, à la recommencer, dit-il, de plus loin. Même les « couronnes de fer » qui roulaient des tonneaux sur un quai les jours de tempête leur rappelaient qu’on ne pouvait obéir à son pouvoir sans reconnaître celui de l’esprit.

Jean Genet me disait un jour que la lumière en Grèce était pour lui sacrée comme une prison. Car la lumière aveugle celui qu’elle éclaire, il en va de même de la raison. C’est une discipline de plus, une servitude seconde que celle d’écrire, et dont l’écrivain n’est que l’auxiliaire. Il n’a pas à choisir pour nous. Ce serait « mordre le trait ». Les partisans connaissent ces lisières. À chacun de franchir sa ligne.

Ritsos note quelque part qu’il nous a laissé ses clefs avant de quitter la maison. Elles sont là, sur une table ou suspendues à l’étagère, pour les prendre si nous le voulons. La lumière, la voix et le temps sont peut-être des phénomènes de même nature. Poète qui se plie à l’exercice d’une parole dont il ne sait pas d’où elle vient. Pour lui, rien n’est écrit d’avance, et si le « moi » diminue dans l’écriture, c’est qu’il se confronte à cette charge de réel que toute parole transporte et qui redonne vie à la vérité.

La jeunesse le sait. Même si tout a été dit, subsiste une différence de potentiel capable de modifier le cours des choses, entre la parole de l’homme et ces lois non-écrites qui font tenir debout le monde autour de lui. Le conservatisme écologique n’y peut rien, l’irréversibilité du temps est gravée dans la matière même.

Corps brisé de l’amour, en combien partagé. Si le poète dénonce la trahison du désir, c’est pour mieux dévoiler les pièges du sens. L’image est ici la statue renversée d’une fidélité qui n’a plus de mot pour parler.

Rien d’étonnant si, dans ce langage, sous la froideur uniforme, l’émotion se donne au lecteur. C’est un gisement d’énergie. D’y puiser reste la meilleure façon de remercier le poète grec Yannis Ritsos de l’avoir pour nous découvert avec une patience sans recul.

                                 Dominique Grandmont

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